(Version féminisée du texte de Jean-François Caron et Marilyne Veilleux publié dans la Revue Argus Vol. 41. N°2 et N°3 – Hiver 2013.)
Peu de citoyen-ne-s sont resté-e-s indifférent-e-s face aux divers bouleversements du printemps dernier, période pendant laquelle la société québécoise a été invitée à débattre de l’éducation et, conséquemment, de son avenir. La conjoncture politique a donné lieu à une mobilisation sans précédent de la jeunesse, mais aussi de plusieurs groupes sociaux à l’échelle de la province. Devant les multiples attaques visant directement le droit à la connaissance, où étaient les bibliothécaires et les professionnel-le-s de l’information? Se sont-ils/elles positionné-e-s ou ont-ils/elles gardé le silence? Ce mutisme de la profession nous a menés à craindre qu’il puisse s’agir d’un désengagement social des « gardien-ne-s de la connaissance ».
1. Rôles sociaux et valeurs
Une certaine nostalgie est palpable au sein des milieux documentaires en ce qui a trait au passé militant des professionnel-le-s de l’information. Dans un ouvrage intitulé Bibliothécaire : passeur de savoir, publié par la Corporation des bibliothécaires professionnels du Québec (CBPQ) à l’occasion de son 40e anniversaire en 2009, un chapitre complet est dédié au bilan de l’engagement social des bibliothécaires lors de la période s’échelonnant entre 1975 et 1990. Ce chapitre brosse un portrait du/de la bibliothécaire engagé-e se battant pour le droit à l’information. Après tout, les bibliothécaires et les professionnel-le-s de l’information ont le mandat de mettre la pensée humaine en contact avec le document – avec l’information – et cette mission autoattribuée est vraisemblablement ancrée dans des valeurs d’inspiration humaniste.
Au Québec, deux documents sont fréquemment cités ou utilisés pour rappeler aux usager-ère-s des services d’information – et peut-être aussi à certains professionnel-le-s et élu-e-s – que les bibliothécaires sont guidé-e-s par des principes issus des sciences humaines et sociales : la Charte des droits du lecteur et le Manifeste sur la bibliothèque publique.
1.1. Liberté intellectuelle et démocratie
En pleine période de débat sur le rôle social des bibliothécaires dans la société, l’année 1976 a été marquée par l’adoption de la Charte des droits du lecteur par les hautes instances de la CBPQ, de l’Association pour l’avancement des sciences et des techniques de la documentation (ASTED) et de l’Association des bibliothécaires du Québec – Quebec Library Association (ABQLA). Au cœur de ce document constitutif se trouve la défense du droit à la liberté intellectuelle que l’on définit comme « le droit fondamental d’accéder à toutes les formes d’expression du savoir et d’exprimer ses pensées en public » (CBPQ, 1976) et que l’on juge « essentiel et vital à une saine démocratie et au développement de la société québécoise » (CBPQ, 1976). La Charte des droits du lecteur précise même que « les administrateurs et le personnel des bibliothèques ont [...] l’obligation de s’opposer à toutes tentatives visant à limiter ce droit à l’information et à la libre expression de la pensée tout en reconnaissant aux individus ou aux groupes le droit à la critique » (CBPQ, 1976).
Près de 20 ans plus tard, en 1994, un manifeste sur la bibliothèque publique est produit par l’UNESCO, conjointement avec l’International Federation of Libraries Associations (IFLA). Ce manifeste, accepté à l’échelle internationale par la profession, définit les missions-clés de la bibliothèque publique. Nous en avons relevé quelques-unes en raison de leur lien plus direct avec l’éducation et la démocratie : 1) soutenir à la fois l’autoformation ainsi que l’enseignement conventionnel à tous les niveaux; 2) fournir à chaque personne les moyens d’évoluer de manière créative; 3) développer le sens du patrimoine culturel, le goût des arts, des réalisations et des innovations scientifiques; et 4) assurer l’accès des citoyen-ne-s aux informations de toutes catégories issues des collectivités locales.
1.2. Marchandisation du savoir
À partir du début des années 1990, une préoccupation sociale moins forte au sein de la profession se fait sentir. Armée d’une stratégie désormais inscrite dans une approche néo-libérale « s’opposant carrément à l’approche humaniste proche des revendications syndicales et sociétales de la période précédente » (CBPQ, 2009), la CBPQ ne peut que constater qu’un changement de paradigme a eu lieu dans le but de rejoindre davantage la communauté des affaires. Autrement dit, en acceptant l’idée qu’une valeur économique peut être conférée à l’information et en participant à la vie économique de l’entreprise, le/la bibliothécaire professionnel-le s’est en effet éloigné-e des luttes en faveur du bien commun. Et il/elle s’est tu-e.
2. Mouvements sociaux et silence des professionnel-le-s de l’information
Face au silence des professionnel-le-s de l’information dans l’espace public et à leur absence des débats de société, nous nous sommes posé des questions. Ce silence individuel et collectif est-il l’expression d’un devoir de réserve? Est-ce parce qu’ils/elles attendent que les prises de position se fassent par l’intermédiaire des associations professionnelles? Sont-ils/elles complètement désengagé-e-s des enjeux de société qui ne touchent pas de près ou de loin leurs professions?
2.1. Devoir de réserve et liberté d’expression
Au sein de la fonction publique québécoise, les opinions politiques des fonctionnaires sont encadrées, notamment par l’obligation de neutralité politique et le devoir de réserve (articles 10 et 11 de la Loi sur la fonction publique), afin de garantir l’objectivité nécessaire à la réalisation de leurs tâches.
10. Le fonctionnaire doit faire preuve de neutralité politique dans l’exercice de ses fonctions.
11. Le fonctionnaire doit faire preuve de réserve dans la manifestation publique de ses opinions politiques. (Gouvernement du Québec, 2003)
Quant à elle, la Charte des droits et libertés de la personne garantit à tou-te-s la liberté d’opinion, la liberté d’expression, la liberté de réunion pacifique, ainsi que la liberté d’association.
Ces deux documents officiels présentent des idées difficilement conciliables, et le flou ainsi créé bâillonne le débat lorsque émerge un mouvement social, comme ce fut le cas au printemps 2012. Cette même situation a probablement aussi été vécue dans les milieux documentaires où le devoir de réserve est prescrit par un code d’éthique précis. Dans certains milieux, les professionnel-le-s de l’information se sont fait-e-s notamment refuser le port du carré rouge, tandis que celui-ci a été permis dans certaines bibliothèques. Plus concrètement, ils/elles n’ont, à notre connaissance, pas pris position dans les médias, n’ont pas écrit de lettre ouverte (à l’exception de certains enseignants de l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information [EBSI]), ne semblent pas s’être insurgé-e-s contre cette attaque contre le droit à l’éducation et du fait même à l’information. La Pirathécaire l’a fait sous le couvert de l’anonymat, résultat à notre avis de l’atteinte à la liberté d’expression que représente un devoir de réserve toujours plus largement appliqué. Coincé-e-s entre des codes d’éthique divers, la Charte des droits et libertés de la personne et le Manifeste de l’UNESCO sur la bibliothèque publique, les professionnel-le-s de l’information sont resté-e-s silencieux, pour la plupart. Divisé-e-s entre eux/elles, ils/elles n’ont pas osé ouvrir le débat sur les liens possibles entre accès à l’éducation et accès à l’information. Devaient-ils/elles prendre position? À notre avis, il s’agissait de leur devoir. Mais le débat n’a pas eu lieu; il a prudemment été évité. Et les professionnel-le-s de l’information sont resté-e-s absent-e-s de la sphère publique, une fois de plus.
2.2. Associations professionnelles
Les associations professionnelles ont-elles pour rôle de prendre la parole pour les membres qu’elles représentent? Le devoir de réserve des professionnel-le-s de l’information pouvant en décourager plusieurs à prendre position publiquement dans les enjeux de société, nous pensons que la responsabilité revient aux associations professionnelles de veiller à prendre le pouls de leurs membres, au moyen d’assemblées générales ponctuelles et par le biais d’une démocratie directe, afin de les représenter publiquement. Lors du printemps dernier, la CBPQ a signé un communiqué dénonçant le projet de loi 78, mais ne s’est pas prononcée sur l’éducation. L’ASTED a quant à elle refusé explicitement de prendre position sur ces enjeux. Si les associations professionnelles n’ont pas pour mandat de représenter les membres et si les professionnel-le-s de l’information ne veulent pas se représenter eux-mêmes/elles-mêmes, comment envisager à long terme le véritable rôle politique et social de nos professions?
2.3. Désengagement
Le devoir de réserve des professionnel-le-s de l’information dans l’exercice de leur fonction doit-il s’appliquer à tous les enjeux de société auxquels nous ferons face? Devons-nous rester neutres lorsque des projets de loi et des choix gouvernementaux attaquent les principes fondamentaux de nos professions? Devons-nous rester neutres devant l’injustice, la pauvreté, l’endettement et l’analphabétisme? Ne serait-il pas de notre responsabilité de militer, afin de mettre de l’avant l’importance de l’accès à l’information et à la connaissance ainsi que de la défense du bien commun?
Devant l’absence des professionnel-le-s de l’information du débat public et de la récente participation des étudiant-e-s en bibliothéconomie et sciences de l’information au printemps érable, nous concluons que les professionnel-le-s ont choisi, pour leur part, de se désengager des enjeux de société actuels et nous nous questionnons sur les motivations de ce choix.
3. Espace de réflexion
Ce possible désengagement des professionnel-le-s de l’information nous mène à nous questionner sur le fait qu’il existe peu d’espaces de discussion pour stimuler la participation citoyenne et la réflexion, tant au niveau de la formation qu’au niveau professionnel. Une piste de réflexion intéressante réside en la possibilité de créer ces espaces, au moyen par exemple d’assemblées générales d’associations interprofessionnelles, d’anticonférences, de groupes de discussion, d’ateliers pratiques, de publications, etc.
Il est de notre responsabilité de repérer les espaces émergents afin de nous approprier nos moyens de production culturels et informationnels. Ce n’est qu’à partir de réels débats sur notre profession que des stratégies pourront être mises sur pied afin de mieux coordonner les messages et les valeurs de nos professions, et ainsi de clarifier notre rôle dans le politique.
Nous croyons que l’implication citoyenne et sociale doit se manifester de façon concrète, par des actions réelles solidement appuyées par le développement de discours et que c’est par notre implication citoyenne que nos professions rayonneront.
Bibliographie
CBPQ. 1976. Charte des droits du lecteur. Montréal : CBPQ
[https://cbpq.qc.ca/sites/cbpq.qc.ca/files/fichiers/corporation/Charte.pdf].
CBPQ. 2009. Bibliothécaire: passeur de savoirs. Montréal : Éditions Carte blanche, 202 p.
CBPQ. 2012. La Corporation des bibliothécaires professionnels du Québec se prononce publiquement contre la « loi 78 » et considère qu’elle brime les libertés civiles de notre démocratie. Montréal [https://cbpq.qc.ca/nouvelle/loi-78-la-cbpq-prend-position].
Gouvernement du Québec. 2003. L’éthique dans la fonction publique québécoise. [http://www.mce.gouv.qc.ca/ethique/] .
Gouvernement du Québec. 2012. Charte des droits et libertés de la personne.
[http://www2.publicationsduquebec.gouv.qc.ca/dynamicSearch/telecharge.php?type=2&file=/C_12/C12.HTM].
IFLA/UNESCO. 1994. Manifeste sur la bibliothèque publique. La Haye (Pays-Bas) : IFLA. [http://archive.ifla.org/VII/s8/unesco/fren.htm].
Pirathécaire. Pirathécaire: le blogue que les bibliothécaires lisent en cachette. [http://pirathecaire.com/].






